Il y a des maisons qu'on visite, et d'autres qu'on écoute. La villa Boulkine, à Hussein Dey, appartient à la seconde catégorie. Deux siècles d'histoire algéroise tiennent entre ses murs blancs, et j'ai voulu les raconter le plus fidèlement possible, en séparant ce que l'on sait de ce que l'on croit savoir.
Pourquoi je raconte ces maisons
Je suis passionné par ces demeures que l'Algérie cache parfois derrière un mur d'enceinte ou sous la patine du temps. Pour moi, l'immobilier est un moyen de communication entre les générations : une maison fige un mode de vie, des codes, une manière d'habiter le monde. Quand elle traverse les époques, elle transmet tout cela à ceux qui viennent après.
Je me suis donné une mission simple : dénicher ces lieux, les documenter et les présenter, pour ceux qui partageront un jour la même passion. La villa Boulkine ouvre cette série.
Une maison de campagne dans le fahs d'Alger
À l'époque ottomane, les hauteurs et le littoral qui entourent Alger forment le fahs : une campagne parsemée de jardins et de maisons de plaisance, les djenane, où les grandes familles de la ville viennent chercher la fraîcheur.
C'est dans ce paysage, au lieu-dit Bidji-Kou, que le futur dey Hussein acquiert un terrain en 1815. En 1820, il agrandit le domaine en obtenant une parcelle voisine des héritiers de Sid Mohammed, agha des spahis, en échange d'une maison qu'il possédait dans la ville. En 1821, il y fait construire un grand pavillon de plaisance, un peu en retrait de la mer, sur une éminence plantée de bosquets.
Le lieu a durablement marqué la carte d'Alger : le quartier, puis la commune, portent aujourd'hui son nom, Hussein Dey.
Hussein, le dernier dey d'Alger
Né vers 1765 à Vourla, près de Smyrne, Hussein gravit les échelons de l'administration de la Régence jusqu'à être désigné dey en 1818. Il possède aussi, dans la ville, la demeure de Dar el Hamra.
Son règne sera le dernier. En 1827, l'affaire dite du « coup d'éventail » avec le consul de France, Pierre Deval, sert de prétexte à un blocus, puis au débarquement de 1830. Le 5 juillet 1830, Hussein quitte la Casbah ; il part en exil quelques jours plus tard et meurt à Alexandrie à la fin des années 1830. Sa maison de campagne, elle, reste.
Après 1830, la villa change de mains
Dès les premières années de la conquête, des officiers français s'installent dans le pavillon. Le général de Lamoricière y réside un temps ; il décrit « des bassins de marbre, des jets d'eau, des fontaines vives ». À partir de 1839, le domaine accueille un régiment de cavalerie, logé dans des baraquements montés autour de la maison.
Après le départ des troupes, l'administration des Tabacs prend possession des lieux. Elle y construit de vastes magasins et ajoute des puits artésiens aux anciens puits à godets creusés à l'époque ottomane.
1929 : le témoignage d'une visite
En février 1929, la visite de la villa est relatée dans L'Afrique du Nord illustrée. Le compte rendu insiste sur l'excellent état de la maison et sur le luxe de son décor : faïences, marbres ciselés, bois sculptés, plafonds peints, portes en cèdre qui paraissent presque neuves.
On y retrouve le parcours d'une grande demeure algéroise : la squifa, le vestibule d'entrée où l'on attendait d'être reçu, la cour des gardes, puis la grande cour intérieure, cœur de la maison, entourée à l'étage d'une galerie portée par des colonnes de marbre blanc torsadées. Les plafonds à caissons et à rosaces rappellent ceux de Dar el Hamra, l'autre demeure du dey.
« Dans ce genre de biens, on ne parle plus de valeur matérielle, mais de valeur symbolique. »
Du XXe siècle à aujourd'hui
Dans les années 1950, l'administration des Tabacs quitte le domaine, qui devient une école de police. Après l'indépendance, le bien est affecté au ministère de l'Agriculture, puis sert de logement de fonction. Il est ensuite englobé dans l'enceinte du lycée Ettaâlibya, où des générations d'élèves le connaissent sous le nom de « palais Boulkine ».
Le pavillon du dey est classé au patrimoine national le 19 octobre 1982. Le classement n'empêche pas les dégradations, et les débats sur sa restauration durent de longues années. La villa a finalement été entièrement restaurée : depuis le 14 juin 2023, elle accueille le siège provisoire du Grand Musée de l'Afrique, en attendant la construction de son bâtiment définitif. La maison s'étend sur environ 900 m², au milieu d'un jardin de près de 1,2 hectare.
Ce que l'on ne sait pas encore
Raconter une maison, c'est aussi reconnaître ses zones d'ombre. Voici celles qui restent ouvertes :
- L'origine du nom « Boulkine ». Aucune des sources que j'ai consultées ne l'explique.
- Lalla Nafissa. On entend souvent que la villa aurait été bâtie pour Lalla Nafissa, une fille du dey. C'est une belle histoire, mais je n'en ai trouvé aucune trace écrite : je la livre comme une tradition, pas comme un fait établi.
- Les remaniements. Les façades blanches crénelées et les frises de céramique que l'on voit aujourd'hui évoquent le style néo-mauresque du début du XXe siècle. Elles laissent penser que la maison a été transformée au fil de ses occupants, mais je n'ai pas trouvé de datation précise de ces travaux.
Si vous avez des archives, des photos de famille ou des souvenirs d'élève du lycée, écrivez-moi : je compléterai cet article avec plaisir, en citant la source.
Ce que la villa nous raconte
La villa Boulkine relie les époques : la Régence, la période coloniale, l'Algérie indépendante, et aujourd'hui une institution tournée vers tout un continent. À travers son architecture, elle conserve une vision, une culture et surtout une identité.
C'est exactement ce que je chercherai dans chacune des maisons que je vous ferai découvrir. Il en existe encore beaucoup comme celle-ci.
La villa en vidéo
J'ai filmé la villa pour la présenter en quelques minutes. Une version longue arrive bientôt sur YouTube.
En images
Photos Manazil Ihkem. Cliquez sur une photo pour l'agrandir.
La villa se trouve à Hussein Dey, à l'est d'Alger. Elle abrite aujourd'hui le siège provisoire du Grand Musée de l'Afrique : renseignez-vous auprès du musée sur les conditions de visite.
Sources
Les faits rapportés ici s'appuient sur les sources ci-dessous. Si vous relevez une erreur, dites-le-moi : je corrigerai.
- « Hussein-Dey : la villa du Dey », compte rendu de visite paru dans L'Afrique du Nord illustrée, 9 février 1929 (reproduit sur alger-roi.fr)
- « La villa d'été du Dey Hussein », extrait de l'ouvrage Villas et palais d'Alger du XVIIIe siècle à nos jours (reproduit sur chawkiatia.com)
- 24H Algérie, « Le Grand musée d'Afrique installé provisoirement à la villa Boulkine à Hussein Dey », juin 2023
- Maghreb Info, « Grand Musée de l'Afrique : ouverture temporaire, mercredi, à la villa mauresque Boulkine », 13 juin 2023
Pour aller plus loin
- « La villa d'été du Dey Hussein. Un espace de découverte pour les jeunes », revue Ikos, 2012 (Cairn)
Publié le 11 octobre 2026
Vous possédez une demeure qui a une histoire ?
J'aime raconter ces maisons et les présenter comme elles le méritent. Parlons-en, ou suivez la série sur Instagram.